mer. Juin 17th, 2020

Chronique d’un corrompu repenti…

Je n’aurai rien appris, rien compris…je ne pouvais encore distinguer qu’il n’était pas facile de juger l’acte d’un homme…on rend un verdict et on ne dit plus rien…condamné à purger une sentence… celui là avait été détenu plusieurs années, à sa sortie, il n’était plus le même homme, à croire qu’il avait été traversé par des siècles d’histoire…il ne sut comment le temps a passé reclus , hors de la liberté… Quand je l’ai rencontré au café, moi adossé contre le mur, assis en face de lui…Lui le regard fermé, les yeux fatigués, les mains posées sur ses genoux, les épaules ramassés…je n’osais pas lui évoquer le passé, car il était contraint de penser à son cauchemar…contre toute attente, c’était lui qui cherchait à évoquer le passé…

Derrière la fumée de sa cigarette il me dit « Tu sais , la prison je ne la souhaite à personne mais quand on te jette dedans , tu découvres ce que c’est la vie !…moi j’ai été foutu au trou à cause d’un détournement d’argent…j’étais comptable dans une entreprise , je me suis marié avec une femme qui aimait trop le luxe…au départ , je ne voyais rien , on mangeait comme tout le monde , notre appartement était exigüe certes mais potable avec de simples meubles..On vivait selon nos petits moyens mais honnête …Puis je ne sais ce qui a pris ma femme, un jour un nouveau voisin s’installa dans le quartier, peu de temps après elle ne cessait me parler de lui, de son épouse, de ses enfants « Oh si tu voyais sa maison, un palais, ses enfants des petits princes, sa femme une reine… » Et elle insistait tant que cela me fit de la peine, sentant que j’étais un va-nu-pieds, un petit jobard …Et là une idée diabolique se colla à mon esprit, je décidais d’acheter une belle commode dernier cri…Le plan était simple, je prends l’argent de la caisse pour payer après je rembourse sans l’autorisation du directeur, il ne verrait rien et puis j’étais le comptable, c’était moi qui était responsable du coffre fort… » Il s’interrompit, tira une autre bouffée de sa cigarette, le visage grave …j’observai dans ses pupilles la mortification de ses années derrière les barreaux, toutes les nuit où il lui a fallu garder les yeux ouverts en train de ressasser sa dérive, en même temps j’entrevoyais en lui un homme qui cherchait de la compassion chez les autres, se faire pardonner ne serait que de prendre un café avec lui sans encore le soumettre au verdict , de le maintenir dans une éternelle culpabilité…Il enchaîna « Quelle joie çà a été pour elle !Elle ne quittait pas le meuble , caressant le bois , ouvrant et refermant les tiroirs , se mirant devant la glace…Voilà , s’exclama t- elle , voilà comment une femme se dit qu’elle a une vraie maison !…Et depuis la gourmandise avait grandit …J’avais garni notre appartement de choses qui choquerait même notre nouveau voisin , il en serait jaloux..et pour finir le tout, elle me supplia pour couronner ce grand triomphe d’acheter une voiture…le coffre fort ouvrit sa bouche, la voiture gara à l’entrée de l’immeuble, flambant neuf…Elle faillit s’évanouir de plaisir, me sautant au cou en plein trottoir sous les yeux hagards du voisinage …A croire que j’avais hérité d’une fortune colossale…Tout le monde me saluait à mon passage comme un grand nabab…Sans te parler , des grands hôtels chics où je l’emmenais..Elle n’aimait plus cuisiner, ni laver la vaisselle…Elle s’habillait comme une marquise…Moi je ne me rendais pas compte que j’avais du mal à rembourser l’argent que je prenais du coffre fort..je me disais le mois prochain, je règle les choses et la folie des grandeurs continuaient, ma femme, grisée par tant de richesse, faisait la fête chez nous, en organisant des réceptions insensées, moi j’étais dépassé par son appétit d’ogresse , je n’avais la force de contenir cette femme-ouragan…Heureusement qu’on avait pas des enfants …Elle jouissait juste pour sa goinfrerie..Et ce qui devait arriver arriva…Un jour rejoignant comme chaque matin mon travail, le directeur m’invita à le suivre à son bureau et là ce n’est pas la peine de t’expliquer…Je venais de réaliser que l’avidité, l’envie démesurée, mon complexe d’infériorité, ces illusions de luxe , tout çà s’était envolée en fumée , l’argent que j’avais détourné appartenait a de pauvres travailleurs comme moi , et que j’avais corrompu mon existence d’un bonheur que je ne mérite pas ….A l’instant où l’on m’embarqua dans le fourgon , je savais que le calvaire me suivra pour très longtemps…Pire encore quelques années après , plus précisément deux ans après ma femme me demanda le divorce … Ah !Ce que je n’ai pas pu dire aux juges en mon âme et conscience , que  j’ai toujours eu horreur du luxe mais souvent le sentiment peut nous entrainer à commettre l’irréparable , d’exaucer les fantasmes de ma femme juste pour lui montrer que son mari n’est pas n’importe qui et pour lui prouver  je devais franchir même l’interdit…Je me dis , c’est ma faute à moi d’avoir ouvert une porte à ma femme lui faisant croire que cette fortune était un bien acquis , pensant pourtant la rendre heureuse …Je l’avais corrompu avec l’argent des autres.. » Il continua de fumer, boire son café, moi quelque peu remué par son histoire baissait la tête ne sachant quoi lui répondre …Puis il me murmura « Je vais marcher un peu.. » Il me quitta de ses pas pesant…

Ahmed Mehaoudi.