mer. Nov 18th, 2020

Environnement : la graine doit pourrir avant de germer. Par Abdelhamid Abdeddaïm.

«Je crois qu’on écrit pour créer un monde dans lequel on puisse vivre. » (Anaïs NIN, 1903 – 1977).

« Il est plus facile de poser les questions difficiles. » (Wystan Hugues AUDEN, 1907 1973).

Ile de Bled en Slovénie

Sans titre3

Lac de Sidi M’Hamed Benali.

C’est tout naturellement que l’écologie nous rappelle à elle à la suite de  la décision du Wali éludant les conclusions des études de réhabilitation du Lac de Sidi M’Hamed Benali et du Jardin Public de la ville, le premier se trouvant, par des décisions totalement inconscientes, dans un « profond coma » si, tant est que les meurtrissures qu’il a subies par la faute des prédateurs, nous autorise à recourir à cette expression qui traduit l’antichambre de la mort et, le second, dans une situation guère enviable alors que  ses artisans, sa création, ses espaces et les espèces animales qui le peuplaient ont été mûrement réfléchis au point où les livres d’Histoire leur ont concédé une place méritée pour la postérité. Dans l’utopique espoir de frapper les esprits nous avons joint la photo du Lac de Bled, agressé lui, quotidiennement,  par les seuls regards des puristes.

Pour les besoins de cette comparaison, nous avons sciemment opté pour une photo de notre lac en noir et blanc plutôt qu’en couleurs pour ne pas choquer ou exacerber les douleurs de nombre de citoyens impuissants face, d’une part à sa décrépitude  et, d’autre part, à leur total désarroi devant l’inexorable avancée du gâchis. Volontairement et intentionnellement, nous avons voulu montrer les différences monumentales qui peuvent exister dans la gestion de la chose publique en fonction des latitudes sous lesquelles on se trouve. Que l’on ne lise point un jugement dans ce qui précède mais un simple constat qui n’échappe guère, j’en suis convaincu,  à tout esprit éclairé.

J’ai eu plusieurs occasions de dire où il était dérangeant de contrecarrer les idées ubuesques du proconsul du moment et que l’intervention de l’homme, décideur, aux connaissances discutables et douteuses, ne pouvait que déchaîner chez les citoyens responsables qu’une  douloureuse impuissance face à ce massacre de la Nature qui ne demandait qu’à rester dans le cadre qui lui a été dévolu depuis la nuit des temps, baignant dans la sérénité et dans un environnement  paisible, aux pieds du Tessalah majestueux par son panorama imprenable et insaisissable.

Que n’a – t – on pas fait avec le concours de nos experts écologistes qui, au lieu de s’opposer énergiquement, dans un esprit de simple logique, sont allés jusqu’à justifier cette vision fantasmagorique qui ne pouvait qu’effacer à long terme ce que les initiateurs du projet avaient, en plus, édifié  pour préserver Sidi – Bel – Abbès des crues périodiques de la Mekerra tout en créant un espace naturel à la fois pour réguler conjointement  l’équilibre de l’environnement et les eaux de l’Oued Sarno canalisées sur le barrage portant le même nom. C’est dire combien crues, barrage et Lac sont indissociables.

Voilà qu’à travers des incuries perce  une utopie  à laquelle Pierre Loti, mal lu, n’est pas étranger, on ne trouve guère mieux que de réaliser une route à deux voies projetant implicitement et sûrement l’intégration du Lac dans une extension incontrôlée de la ville de Sidi – Bel – Abbès pour être balisée avec certitude et ce en absence totale d’une approche à même de sérier les hypothèses de son extension à court, moyen et long termes.

La nature est difficile à discipliner, elle nécessite, à tout préalable à ce faire, une rigoureuse expertise multidisciplinaire qui fait intervenir concomitamment  toutes les sciences de la nature et de l’urbanisme et ce en plus des projections  des impacts de l’environnement tant local qu’international sur la biodiversité des zones humides dans le pourtour méditerranéen. C’est dans cette unique direction, à l’exclusion de toute autre, qu’il faut creuser toute réflexion. Ainsi, on pourra persévérer dans l’inscription de notre Lac dans la Convention RAMSAR  proposée du reste par l’Espagne et dans le document PDF du projet GEF MEDWET COAST.

La Secrétaire à l’Environnement, croit-on savoir, a déjà donné son aval et a même été enthousiasmée par le site. Elle fut même offusquée lors de sa visite par les projections urbanistiques inappropriées, inadéquates et malheureuses, autant dire une œuvre de massacre : construction d’un mur « étranglant » le Lac,  contribuant à la disparition de la faune qui vient s’y abreuver de nuit, piscine, terrain de tennis, une Kheïma, un promontoire enfin tout ce qu’il ne fallait pas faire. Avec un peu de recul, nous constatons maintenant que c’était la pire des aberrations. Nous le clamons et le dénonçons plus haut et plus fort que nous l’avions fait en son temps ce qui m’a fait essuyer une volée de bois vert. En conséquence, il est inutile de parler de constructions si ce n’est d’un bureau de RAMSAR –  dont la conception et la réalisation épouseront l’objectif que nous appelons de tous nos vœux – et qui nous fera bénéficier de son expérience. L’œuvre de cette génération n’est-elle pas de procéder à l’extension du Lac et de l’entourer d’une forêt avec des essences bien méditerranéennes ? Un jardin public à l’extrême limite du Lac, une fois étendu ainsi que la forêt le cernant, pourrait être édifié en tant qu’espace récréatif et de villégiature rêvée et éviterait de faire du plan d’eau un espace de lavage pour voitures, d’être un dépotoir aux multiples dangers que ne manqueront pas de « créer » des citadins inciviques en mal de verdure.

A l’instant où  je déroulai les images du Lac de mon enfance, mon Atlantide à moi, je fus saisi d’une folle envie de le revoir : oui, cet héritage à transmettre à notre descendance dans son habitacle originel, c’est – à – dire celui rêvé par ses pionniers qui, à ne pas en douter, espéraient que les  générations qui suivront allaient parfaire une œuvre à inscrire parmi les merveilles de la Nature que l’homme finira par amadouer. Reconnaissons que leur idéal a été bafoué et trahi la descente aux Enfers amorcée par les responsables en étant une des multiples preuves. La promenade, fût-elle à peine décidée, qu’elle s’acheva par le pire cauchemar de ma vie, c’est même peu dire …Et pour cause ! Une vision d’un plan d’eau rouge  de couleur telle que celle laissée dans un champ de bataille homérique !! Ma première réaction fut de constater que notre Lac se meurt à jamais dans une lente, insupportable et irréversible agonie.

Les caprices de la Nature finissent toujours par avoir raison des bourreaux qui pensent – par les effets du grand bain dans la médiocrité érigée en système – être au juste niveau des bâtisseurs des temples consacrés par l’Histoire et que même le temps ne peut effacer. Oui ! Rouge comme aux lendemains exhalant la pestilence consécutive à une tuerie où le sang fait figure de témoin du passage d’une horde sauvage ne se satisfaisant que de la sale besogne accomplie. Hélas ! Mille fois hélas ! Il est arrivé ce que le simple bon sens aurait pu dire : « Enfants du socle ou du terroir, téméraires et non rebelles car pondérés, ne nous appesantissons pas sur les dérives de la folie de l’homme. Nous sommes désespérément  acculés à réagir en sommant les autorités d’arrêter toutes  interventions sur le Lac en attendant qu’un diagnostic des plus approfondis soit dressé par des experts avertis dans les domaines de l’écologie et particulièrement dans les aspects qui concernent les zones humides. Des experts internationaux, cela va sans dire, car toute vie va cesser dans le Lac dans un délai impossible à saisir et parler alors d’écosystème relèverait de l’absurdité, voire de l’ineptie. N’a- t – on pas dit que l’ignorance mène fatalement à l’obscurantisme ?

Il ne sert à rien de s’attarder à vouloir attribuer le massacre à un sujet particulier. Il y a bien longtemps qu’un épilogue sur des ensembles hôteliers ou promotionnels comme Sidi M’Hamed Benali pourrait être confondu avec le lac Titicaca ou le lac Victoria.

  lac victoria                                     lac titicaca

Lac Victoria (Ouganda).                                Lac Titicaca au Pérou (2800 m d’altitude).

Ne comprend-on pas, à la fin que notre Lac est un étang, œuvre de l’homme ? Il appartient à celui-ci d’en faire un passage de témoins entre générations. Toutes les Associations concernées par la nature, l’Université locale et, bien sûr, les autorités locales doivent faire du Lac une priorité vitale, l’historique en étant sa mémoire, le diagnostic son repère et les objectifs un itinéraire.

C’est à ces seules conditions que la nature finira par retrouver son équilibre, les prédateurs mêmes sont partie de l’écosystème. Seul l’homme malfaisant peut nuire à ces desseins mais aussi, par son intelligence partagée avec d’autres, il peut être le catalyseur, favorisant une nature éclatante de beauté telle que les poètes savent s’en émerveiller. Le génie s’exprimant par la concertation, l’obstination d’un homme seul peut mener à la tyrannie, je ne suis du reste pas seul à le clamer.

Je ne crois pas à une folie collective, je penche plutôt pour une œuvre partagée dans une communion totale, faisant de notre Lac une identité de la ville. Se frotter à la réalité indispose souvent mais ouvre, néanmoins,  l’espoir à des lendemains meilleurs.

Méprise-toi, méprise la Nature

 Le répugnant pouvoir qui gouverne en secret

 Pour le malheur de tous

     Et l’infinie vanité de toutes choses.

                                                                            (Giacomo LEOPARDI, 1789 – 1837).

Enfin, nulle pensée ne peut s’envoler vers le Lac sans que ne surgisse à mon esprit ce titre prémonitoire d’un film adapté d’un roman ayant pour titre : « Mort ! Où est ta victoire ? »

Serons-nous contraints, avec un surcroît de dépit, de clamer qu’il ne  nous reste plus  que les sanglots et les yeux pour pleurer notre lac rougi par la bêtise humaine ? Pour le moment, il ne nous reste qu’à formuler cette prière jaculatoire : « pourrons-nous espérer une restitution de notre Lac ? ».

Par Abdelhamid ABDEDDAÏM.